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L'Avenir fédéraliste de l'Europe

L'Avenir fédéraliste de l'Europe: la Communauté Européenne des origines au traité de Maastricht
Dusan Sidjanski

ISBN:2-13-0-44-944-1
Publié par: PUF, Coll. IUEE, Paris
Date: 1992, 1993

Introduction par J. Delors

Avant-propos de H. K. Jacobson

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dusan.sidjanski@politic.unige.ch

 

L'Union européenne est-elle une déception pour les fédéralistes
européens ?
Par Dusan Sidjanski


L’élan amorcé par la Convention et la Constitution européenne a été interrompu, à la déception de nombreux Européens et en particulier des fédéralistes. D’autant que ce coup d’arrêt intervient dans une période dépressive sous l’effet du chômage et de la peur devant la mondialisation. D'où la volonté du Président Barroso de relancer l’économie et à renforcer la solidarité face aux défis de la mondialisation, tout en poursuivant la réflexion sur les institutions. De toute manière, le débat sur l’avenir de l’Union est ouvert, montrant que l’Europe est une affaire non seulement des élites mais de plus en plus une affaire de citoyens. En ce sens, le travail de la Convention n’est pas mort. Il tient aux Européens, aux mouvements, aux partis politiques et aux fédéralistes de lui redonner vie, ainsi qu’aux institutions européennes, nationales, mais aussi régionales et locales. L’union se politise, se démocratise. C’est une mutation en soi positive.

Dans l’ensemble, la Constitution va dans la bonne direction, ce qui lui a valu un large soutien des fédéralistes qui ont fait taire leurs réticences sur certains de ses aspects. Quelle que soit la suite du processus constitutionnel, il faudra remettre ce texte sur le métier en tenant compte tant de la volonté des États qui l’ont ratifié que des objections soulevées lors des référendums. Dans ces quelques lignes, je me propose de résumer mes réflexions ou mon rêve constitutionnel.

La Constitution doit répondre aux exigences de mandat qui lui a été attribué : lisibilité, transparence, efficacité et démocratie. Or, de compromis en compromis, la Convention a produit un texte volumineux inaccessible aux citoyens. Dans l’idéal, il s’agirait de réduire le texte proposé à l’essentiel : les valeurs, les priorités et les objectifs ; la structure des institutions, leurs compétences, leur fonctionnement et la portée de leurs actes ; la répartition des compétences entre les institutions européennes, les États membres et les régions ; bref, une architecture qui respecte la séparation des pouvoirs et établit un équilibre dynamique des institutions dans un système démocratique.

La vocation fédérale de l’Union est claire. Le préambule est concis et fort. Il précise les valeurs et les principes, les droits des citoyens, affirme la norme de la non discrimination, la primauté du droit européen et la personnalité juridique de l’Union. En outre, il reprend le principe de subsidiarité fédéraliste par excellence au même titre que « la devise de l’Union : unie dans la diversité ». Dans le même esprit, « l’Union exerce sur le mode communautaire les compétences que les États membres lui transfèrent ».

En revanche, dans sa forme actuelle, la partie III, disproportionnée et imposée par les gouvernements, reprend les politiques communes et les règles du marché commun des traités en vigueur, s’apparente davantage à un traité-cadre qu’à un traité-constitution. Or, la Constitution devait se limiter à définir les objectifs et les grandes orientations des politiques communes et d’en fixer les processus de décision, laissant la formulation de politiques communes aux institutions et aux majorités politiques dont les changements infléchissent quand ils ne modifient pas le contenu de ces politiques. Toutes ces normes qui font partie de l’acquis communautaire reste en vigueur, servant de base à des initiatives de la Commission. Dans le même esprit, les principes de la Charte des droits fondamentaux seraient inscrits dans la Constitution ainsi que sa portée obligatoire, mais le texte intégral figurerait en annexe de la Constitution.

Les institutions sont au cœur de la Constitution. Ainsi le Parlement européen sort renforcé. Outre les fonctions législatives et budgétaires et ses pouvoirs de contrôle politique sur la Commission, il élit désormais le Président du Collège européen. De la sorte, il consolide son autorité. Il exerce un pouvoir d’initiative sur la demande d'un million de citoyens par l'intermédiaire de la Commission, il reçoit des pétitions, nomme le médiateur européen et a la faculté de constituer des commissions d’enquête ainsi que des auditions qui permettent d’ausculter les pulsations de la société.

Une des innovations concerne le Président du Conseil européen élu à la majorité qualifiée. Le Président dirige et anime les travaux du Conseil européen. Il représente l’Union dans les relations extérieures au niveau des Chefs d’Etat ou de gouvernements en matière de politique étrangère et de sécurité commune, sans préjudice des compétences du Ministre des Affaires étrangères de l’Union. A la lumière des expériences telles que celle lors de la crise yougoslave et de l’Irak ou à l'occasion des grandes orientations politiques, le rôle du Conseil européen est certes primordial, d'où le besoin de renforcer sa cohésion grâce à une présidence plus continue, mais aussi et surtout en fondant ses décisions de préférence et progressivement à majorité qualifiée sur les propositions de la Commission. C'est la meilleure garantie de la cohérence de la politique de l'Union. De surcroît, la représentation de l'Union, même au niveau le plus élevé comme dans le cas des réunions de G8, incomberait au couple présidentiel assisté par le Ministre européen des affaires étrangères. De cette façon serait dépassée la séparation artificielle entre les affaires étrangères et les relations extérieures - relations économiques, politiques, monétaires ou commerciales, politiques d'aide au développement - tout en accroissant la capacité d'influence de l'Union au plan mondial. D'autant que des réunions fréquentes exigent la présence des deux Présidents et celle du Ministre européen. Du fait, la politique étrangère a une importante dimension économique, tandis qu’à son tour la sécurité déborde largement le concept étroit de sécurité militaire et tend à englober des activités aussi bien économiques, sociales, culturelles que scientifiques et technologiques.

La création d'un poste de Ministre européen des affaires étrangères répond aux mêmes soucis d'efficacité et de cohérence. Il n'en reste pas moins qu'un certain dédoublement fonctionnel persiste en la personne du Ministre européen qui assume à la fois la Présidence permanente du Conseil des ministres des affaires étrangères et la Vice- Présidence de la Commission. De ce fait, le Ministre est condamné à subir la tension entre le pôle intergouvernemental et le poids de la Commission, lesquels, par ailleurs, se partagent le service diplomatique de l’Union. De surcroît, sa responsabilité collective se limite aux fonctions dévolues à la Commission, à l'exclusion des domaines de la PESC et de la PESD, à prédominance intergouvernementale. Aussi, dans la mesure où il fait seul des propositions, ses actions dans ces domaines de "haute politique" ne sont pas soumises au contrôle du Parlement européen. Le Ministre européen devrait agir au nom de la Commission engageant ainsi sa responsabilité politique et évitant de préserver des espaces à l'abri des contrôles démocratiques, aussi bien nationaux qu'européens. Une politique étrangère commune est une des demandes prioritaires de l'opinion publique européenne.

Dans la Constitution européenne, le Conseil des ministres continue à symboliser une certaine confusion des pouvoirs en cumulant sous ses diverses formes les compétences gouvernementales avec les compétences législatives et budgétaires. La Convention a retenu l'idée d'un Conseil législatif chargé, en codécision avec la Parlement européen, de formuler les lois européennes sur proposition de la Commission et d'approuver le budget communautaire. Sous l'influence des gouvernements, le retour à la case départ a été accompli. Une déception pour les fédéralistes qui voyaient dans le Conseil législatif un pas vers une deuxième Chambre des États. En revanche, on ne pouvait que se féliciter de l'extension de la majorité qualifiée, impliquant la majorité des États membres représentant au moins le 65% de la population de l'Union. Cette double exigence reflète le principe fédératif de la double représentation des États membres et du peuple.

Une des questions centrales est la composition et le poids de la Commission dans le nouvel équilibre institutionnel. La Commission réduite à 15 membres, selon le "système de rotation égale" inscrit dans la Constitution, n'a pas suscité de débat, à mon grand étonnement. Or, la formule adoptée risque de réduire à un rôle marginal un ou plusieurs Commissaires issus des grands États membres. La conséquence en serait un affaiblissement de l'autorité de la Commission, d'autant que le rôle de Commissaire sans droit de vote n'attirerait plus les grandes personnalités politiques dont le Collège européen a fort besoin. Ne serait-il pas judicieux de prévoir une période de transition avec une Commission à 25 ou plus, le Président disposant de toute autorité pour l'organiser de la manière la plus efficace ? D'ailleurs, l'organisation intérieure par groupe de secteurs apparentés est une pratique ancienne. La responsabilité en est souvent confiée à des Vice- Présidents de la Commission, sous l'œil du Président principal garant du bon fonctionnement de la collégialité. La Constitution renforce l'autorité du Président de la Commission élu par le Parlement européen et bénéficiant de la double légitimité des États membres et des parlementaires européens. La Commission et son Président sont les meilleurs garants de l'intérêt commun européen et de l'équilibre démocratique de concert avec le Parlement européen.

La Constitution confirme la pratique des consultations des groupes d’intérêts et des publics concernés, accroissant leur proximité des centres de décisions. Au plan institutionnel, le Comité économique et social de même que le Comité des régions offrent des accès structurels. Ce dernier, composé d’élus régionaux et locaux, semble promis à un avenir politique dans la mesure où il est susceptible de réduire les distances entre les institutions de l’Union, les régions et les collectivités locales, en développant la participation des citoyens à divers niveaux. C'est un trait essentiel de toute communauté fédérative. Sous le signe de la flexibilité ont été accomplies des avancées significatives dont l’euro et Schengen sont des témoins. Ainsi, un groupe d’Etats membres assume-t-il le rôle de pionnier qui vise à attirer dans son sillage ceux qui n’avaient pas la volonté ou les moyens de s’engager dès le départ. C’est une voie prometteuse pour l’avenir.

La nécessité urgente d'associer plus étroitement les citoyens à la construction européenne est apparue avec force lors des référendums sur la Constitution, mettant en lumière le déficit participatif. Du même coup, les incohérences des ratifications à la carte sont apparues au grand jour : des exigences au delà de celles normalement prévues pour les organisations internationales, le choix des procédures parlementaires ou référendaires et des débats européens pollués par des controverses de politique intérieure, une majorité de ratifications acquises se heurtant au veto d'une petite minorité. D'où le souhait d'européaniser l'adoption de la Constitution européenne selon des procédures communes. Pour l'heure, ce n'est qu'un rêve de fédéraliste.

 


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