Avant-propos
de
Harold
K. Jacobson, ancien
directeur de l'Institut d'études
sociales, Université du Michigan, Ann
Arbor
|
L'Avenir fédéraliste de l'Europe: des
origines de la Communauté européenne
à l'Union européenne est un excellent
complément à la littérature
anglophone sur l'Union européenne. Ce livre
puissant et enrichissant était disponible, depuis
le début des années 90, dans sa version
française ainsi que dans d'autres langues, mais
pas en anglais. Finalement, voici une édition
anglaise laquelle est plus qu'une traduction d'un livre
publié antérieurement. Cette version met en
évidence les derniers développements et
ajoute de nouvelles évaluations et
recommandations. A bien des égards, il s'agit d'un
nouveau livre.
L'Avenir fédéraliste de l'Europe est un
livre d'une grande érudition. C'est une analyse et
une histoire sans précédent de
l'évolution de l'Union européenne, des
changements de la société civile, mais
aussi du comportement des Etats et des institutions. Tout
en mettant à profit sa connaissance de la
recherche américaine en relations internationales
et en politique comparée, et en particulier des
travaux sur l'Union européenne, l'auteur n'en
affirme pas moins son indépendance. Il se fonde
largement sur la contribution européenne, en
particulier sur l'uvre de Denis de Rougemont, qui
est rarement prise en compte par les chercheurs
anglophones.
L'Avenir fédéraliste de l'Europe est
aussi, et peut-être même davantage, un
plaidoyer. Dusan Sidjanski est un
fédéraliste profondément
engagé. Son livre soutient avec force la
thèse d'un futur fédéraliste pour
l'Europe. Il pense que seule la création d'une
fédération peut permettre à l'Europe
de dépasser les divisions nationales et ethniques
qui ont été la cause de tant de
catastrophes durant le vingtième
siècle.
Ce mélange d'une grande érudition et
d'un puissant plaidoyer en fait un livre très
original. Depuis qu'en mai 1950, Robert Schuman proposa
que la France et l'Allemagne unissent leurs industries du
charbon et de l'acier, les anglophones ont suivi de
près le processus d'intégration
européenne. Les Américains en particulier
ont cherché à élaborer des
modèles théoriques susceptibles de fournir
un cadre d'analyse de ce processus.
S'inspirant des tactiques utilisées par Jean
Monnet, Ernst B. Haas a développé dans son
ouvrage magistral The Uniting of Europe (1958), la
théorie du néo-fonctionnalisme. Selon Haas,
la logique dynamique d'intégration sectorielle est
la clé du processus d'intégration
européenne. La technologie et la dimension
croissante de l'activité économique
conduiraient à l'intégration dans un
secteur; l'intégration dans un secteur susciterait
des pressions qui auraient un effet de
"débordement" ou de "spill over" lequel
provoquerait à son tour l'intégration dans
d'autres secteurs; le processus serait conduit et
modelé par des acteurs supranationaux. Durant de
nombreuses années, le néo-fonctionnalisme a
été l'explication favorite des
Américains du processus d'intégration
européenne. Certes le fédéralisme
était la finalité envisagée par
Monnet et par de nombreux néo-fonctionnalistes.
Mais dans le néo-fonctionnalisme, le
fédéralisme devait être
réalisé comme par ruse. De plus, tous les
néo-fonctionnalistes n'ont pas été
explicites sur les résultats finals qu'ils
envisageaient pour l'intégration
européenne.
Plus récemment, les analystes américains
de l'intégration européenne se sont
divisés entre ceux qui restent dans la tradition
des néo-fonctionnalistes et soulignent le
rôle des acteurs supranationaux et ceux qui pensent
que les gouvernements des grands Etats membres sont les
principaux responsables qui orientent et modèlent
le processus. Andrew Moravcsik soutient cette
thèse avec force dans son ouvrage, The Choice for
Europe (1998). Pour Moravcsik, les forces motrices sont
l'avantage commercial, le pouvoir relatif de
négociation des gouvernements et la
négociation interétatique. Moravcsik et
d'autres de la même tendance, admettent
néanmoins le transfert du pouvoir souverain des
Etats membres aux institutions européennes et
soutiennent que ce mouvement va continuer, mais ils
s'abstiennent de prédire un futur
fédéraliste pour l'Europe.
La position fédéraliste a
généralement été
ignorée dans les analyses de l'intégration
européenne effectuées par des auteurs
anglophones. Curieusement et en dépit de
l'histoire glorieuse de leur fédéralisme,
les Américains ont largement ignoré la
conception et l'approche fédéralistes. Aux
côtés des uvres de Haas et de
Moravcsik, l'uvre de Sidjanski, laquelle affirme
avec clarté la position fédéraliste,
fera école en matière d'études
européennes. Sidjanski met en lumière les
racines historiques profondes du
fédéralisme européen, il
démontre combien fort est l'engagement des leaders
contemporains en faveur de cette conception et à
quel point elle a influencé la
société civile européenne.
Les chercheurs américains en sciences sociales
seront intrigués par l'Avenir
fédéraliste de l'Europe. Nous ne sommes pas
habitués à lire des livres qui sont
à la fois de profonds ouvrages d'érudition
et de puissants plaidoyers. The Federalist appartient
à cette tradition tout comme le Congressional
Governement de Woodrow Wilson. Mais dans la seconde
moitié du vingtième siècle, les
chercheurs en sciences sociales ont rarement écrit
de tels livres. Etant donné que ce genre de liens
effectifs entre érudition et plaidoyer est si
rare, l'Avenir fédéraliste de l'Europe est
un régal (plaisir) à savourer.
Son message mérite réflexion. Le futur
de l'Europe est une des grandes questions de la vie
contemporaine. L'intégration européenne
est-elle un processus qui ressemblera
rétrospectivement à l'unification, au
dix-neuvième siècle, de l'Allemagne et de
l'Italie, ou est-ce un processus qui crée de
nouvelles formes d'autorité politique, comme cela
s'est passé au dix-septième siècle
lorsque, à la suite de la Paix de Westphalie et
d'ultérieurs développements, l'Etat
souverain défini territorialement émergea
sous sa forme dominante ? Sidjanski fait une puissante
démonstration en faveur d'une Europe
fédérée, comme étant à
la fois le plus souhaitable et le plus probable des
résultats. Qu'on l'approuve ou non, sa
thèse doit être prise en
considération et examinée. La publication
de l'édition anglaise de son livre permettra
d'enrichir la discussion, devenant une part essentielle
du débat académique et public concernant le
futur de l'Europe.
Le livre de Sidjanski reflète sa vie. Né
yougoslave, il émigra et choisit la Suisse dont il
devint citoyen. Sa carrière professionnelle s'est
déroulée en Suisse, où professeur de
science politique, il fonda le département de
science politique de l'Université de
Genève. Il a été l'un des premiers
politologues suisses à utiliser des techniques
analytiques avancées. Il en a profité pour
moderniser et développer le département de
science politique de l'Université de
Genève. Comme Yougoslave, il connaît les
terribles conséquences des conflits ethniques.
Comme Suisse, il connaît les
bénéfices, les principes
opérationnels et les pratiques du
fédéralisme.
L'Avenir fédéraliste de l'Europe a
été écrit avec perspicacité,
savoir et passion. Les lecteurs seront informés et
touchés. Je le recommande vivement à toute
personne intéressée à l'Europe et,
plus largement, à toutes celles
intéressées par les affaires
internationales contemporaines.