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Plaidoyer
pour la relance du Centre Européen de la
Culture
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En apprenant par la Tribune de Genève du 17
août 2001 que l'Etat de Genève est
prêt à enterrer le Centre européen de
la culture, actuellement à l'agonie, j'ai
décidé de rompre le silence qui entoure
cette disparition préjudiciable pour la Suisse et
l'Europe. La présidence et l'ancienne direction du
CEC portent certes une lourde responsabilité dans
la dégradation de cette institution
créée à Genève par Denis de
Rougemont et Raymond Silva à la suite de la
résolution culturelle du Congrès de La Haye
de 1948. Mais l'Etat aussi a sa part de
responsabilité dans la mesure où
malgré de nombreux avertissements, il a
laissé aller sans exercer son droit et son devoir
de contrôle sur une institution qu'il a
continué à subventionner. Dans ses
recommandations adressées au Conseil
fédéral, au Canton et à la Ville de
Genève en octobre 1997, le Conseil suisse de la
science les invite à associer à leur
soutien un mandat clairement formulé qui doit
faire l'objet d'un examen périodique . A ma
connaissance, ces recommandations n'ont pas eu de
suite.
En ma qualité d'un des plus anciens et
fidèles collaborateurs de Denis de Rougemont, j'ai
lancé des signaux d'alarme au sujet de
l'incohérence et du manque d'idées et de
projets substantiels et, surtout, à propos de la
politique de fuite en avant. Je l'ai fait lors des
assemblées générales du Centre qui
tendaient à ne discuter que des problèmes
statutaires et budgétaires en négligeant
les problèmes de fond. Le 23 mars 2000, j'ai cru
de mon devoir d'adresser une lettre ouverte
accompagnée d'un mémorandum sur la
situation du CEC aux responsables politiques
fédéraux et cantonaux ainsi qu'aux
autorités universitaires. Le diagnostic
était clair: le CEC était en perte de
vitesse et de prestige mais il n'en demeurait pas moins
un instrument précieux de la présence
suisse en Europe. En tant que tel il gardait sa valeur
potentielle et représentait un capital-influence
qui bien qu'entamé n'avait pas perdu
entièrement toute sa valeur acquise grâce
à l'uvre et à l'action de Denis de
Rougemont. Est-on en droit de brader ce "fonds
institutionnel", après y avoir consacré
tant de deniers publics au cours de multiples
années sans se préoccuper des
résultats des activités du CEC? Est-ce le
moment de passer tout cet investissement par pertes sans
profit à l'heure où les activités
européennes méritent toute notre attention
en raison même des enjeux et des choix auxquels
sont confrontés les institutions et les pays
européens?
Non Madame la Conseillère d'Etat, la mission et
les objectifs du Centre n'ont pas perdu de leur
importance pour l'Europe et la Suisse. Le dialogue des
cultures n'est pas arrivé à son terme. Il
serait surprenant que la Présidente de
l'instruction publique puisse croire que les tâches
d'éducation européenne sont
achevées. La mission du CEC, sans perdre de son
acuité, a une dimension nouvelle dans l'ère
d'après la chute du mur de Berlin et à la
veille de l'élargissement de l'Union
européenne aux pays de l'Europe de l'Est. Au lieu
de décréter la "liquidation" du CEC,
assimilé de surcroît à des
entreprises, il serait nécessaire de
procéder à une refondation du Centre. Ce
n'est pas parce que le CEC a été
laissé à la dérive que sa mission
peut être abandonnée et son potentiel
bradé. Parmi les missions du Centre, une
prioritaire concerne la diffusion à
l'échelle de la grande Europe des valeurs et des
principes de la démocratie et du
fédéralisme. Est-il besoin de rappeler que
les pays en transition démocratique sont loin
d'avoir intériorisé ces valeurs de base qui
constituent le fondement de la culture européenne.
Faut-il insister sur le manque de respect de l'autre, sur
la discrimination culturelle et politique qui est une
pratique fréquente dans diverses régions de
l'Europe. Il n'est pas nécessaire d'évoquer
les ravages produits par des conflits interethniques dont
les racines plongent dans la méconnaissance et
l'irrespect des valeurs fondamentales. Les
difficultés de cohabitation dans les Balkans mais
aussi dans d'autres pays de l'Est, les poussées
nationalistes et fondamentalistes en Europe sont autant
de défis pour l'Europe et le Centre. A quoi le CEC
peut-il servir aujourd'hui? Sa mission en matière
d'éducation européenne et de diffusion des
principes et des pratiques du fédéralisme
est plus nécessaire que jamais. D'autant que la
méthode fédérative permet
d'organiser des sociétés complexes en
préservant la diversité de leurs
composantes tout en les intégrant dans les unions
en fonction de leurs finalités communes. La
mission du Centre en tant que promoteur et coordonnateur
de telles actions éducatives loin d'être
épuisée est élargie et vise à
combler un vide en Europe.
A titre d'exemple, l'initiative du Centre pourrait
innover dans l'enseignement des sciences sociales et dans
l'éducation civique ainsi que dans l'apprentissage
des méthodes. Premièrement en encourageant
et en coordinant les révisions des manuels
d'histoire et de géographie en particulier dans
une perspective multinationale européenne
d'histoire, de géographie notamment dans une
perspective multinationale européenne voire
mondiale. Mieux que personne Madame Brunschwig-Graf
connaît le rôle des manuels scolaires dans la
formation de concepts tels que la patrie, le pays et
l'Etat ainsi que des valeurs et des
préjugés. Deuxièmement en cherchant
à compléter cette action par le recours
à la nouvelle méthode "la main à la
pâte", conçue et mise en uvre par deux
Prix Nobel de physique, les professeurs Charpak et
Ledermann. L'apprentissage par voie
d'expérimentation directe facilite non seulement
l'acquisition de méthodes de penser nouvelles mais
contribue en même temps au développement de
la personnalité des élèves et
à leurs relations harmonieuses. La convergence de
ces méthodes d'éducation de base aide
à l'apprentissage et à la pratique de la
démocratie et du fédéralisme.
Comment justifier le fait qu'au moment où le
débat européen sur le
fédéralisme et l'avenir de l'Europe se
déroule dans les pays voisins, la Suisse en est
absente. Le pays qui a le plus à apporter dans
cette réflexion, se fait remarquer par son
absence! Si l'intervention dans ce débat sur notre
avenir européen n'incombe pas à nos
autorités, qui peut en assumer la
responsabilité? A mon avis, le Centre a
été créé pour accomplir cette
mission. Or malgré sa faiblesse actuelle, un
Centre redynamisé et rajeuni, s'appuyant sur les
compétences de l'Institut européen de
l'Université de Genève, sur la Fondation
Denis de Rougemont et sur d'autres institutions de
recherche, serait tout désigné pour faire
entendre la voix de l'expérience suisse et une
réflexion à la fois sur la mutation de son
fédéralisme et sur la quête d'un
fédéralisme européen inédit.
C'est la meilleure façon de continuer l'uvre
créatrice et innovatrice entreprise par Denis de
Rougemont et de faire vivre sa pensée en
l'enrichissant de nos apports et de nos efforts. C'est le
rôle irremplaçable qui revient au Centre en
tant que noyau d'un réseau à
bâtir.
Quelle est l'institution suisse qui accomplit les
tâches du CEC qui depuis 1950 a occupé une
place de choix parmi les associations et organisations
non gouvernementales en Europe, auprès de l'Union
européenne comme du Conseil de l'Europe.
Malgré son déclin, le Centre a
continué à vivre sur sa réputation
et sur son "fonds de culture". Cette présence
suisse-européenne peut-elle être
supprimée sans avoir pris en considération
la position des membres du Centre et sans se poser
sérieusement la question de l'effet que provoquera
cette "liquidation" d'une institution autonome, bien que
subventionnée, sur l'image de la Suisse et de
Genève. J'ai la conviction que le Centre peut
être en mesure, à certaines conditions, de
remplir son rôle de foyer de réflexion, de
centre d'impulsion et de pôle de coordination.
Son rôle européen de la culture n'est pas
de restaurer des monuments ou d'organiser des expositions
ou des discussions de café mais de rappeler en
tout temps l'ensemble des finalités et des valeurs
communes qui doivent orienter toute l'action politique et
sociale, scientifique et économique, et d'abord
éducative, pour l'union fédérale des
Européens (Denis de Rougemont). Pour pouvoir
à nouveau assumer cette tâche fondamentale
et spécifique dans sa
généralité, il faudrait dresser sur
la base d'un programme, un tableau des personnes et des
institutions qui pourraient apporter leur contribution
à cette mission du Centre, les réunir pour
créer un réseau fonctionnel et
répartir les tâches. Les institutions telles
que l'Institut européen de l'Université de
Genève et d'autres instituts universitaires
apporteraient par leurs analyses de l'environnement
européen ou par l'engagement personnel de leurs
membres, leur soutien à l'action du Centre qui
assumerait une tâche de coordination en
collaboration avec la Fondation Denis de Rougemont. Dans
cette perspective, il est urgent de trouver des hommes et
de convoquer une réunion préparatoire qui
assurerait la survie du Centre et du projet
européen dont il est porteur. Le condamner sans
avoir fait un effort de refondation serait non seulement
un gaspillage de plus mais un acte préjudiciable
pour Genève et pour la Suisse.